L’Acadie s’affirme comme « nationalité »
Pascal Poirier a 29 ans au moment où il livre le discours qui suit. Figure importante de la « renaissance acadienne », il a été membre de la première cohorte d’étudiants du premier collège classique en Acadie. L’un des premiers fonctionnaires fédéraux acadiens, Poirier se distingue aussi comme écrivain, historien et patriote. C’est après avoir codirigé la délégation acadienne au congrès de la Société Saint-Jean-Baptiste à Québec, en 1880, qu’il s’engage dans le comité exécutif de la première « Convention nationale » acadienne, qui a lieu à Memramcook l’année suivante.
Avec cette convention, les nation builders acadiens espèrent cimenter les liens entre les petites communautés acadiennes éparpillées partout dans les provinces maritimes et au-delà. Plus tard, Poirier écrira : « C’était la première fois, depuis le grand dérangement [les déportations des années 1750], que les tronçons épars de notre race se trouvaient réunis […] Nous étions des enfants d’une même famille qui ne se connaissaient pas, des étrangers les uns aux autres. On s’abordait avec curiosité, surtout avec émotion. » (Cité dans Massicotte, « Pascal Poirier ».)
Ces chefs de file espéraient aussi faire entrer l’Acadie dans le concert des nations, qui se faisait tonitruant durant la seconde moitié du XIXe siècle. De grands États-nations s’unifiaient, telles l’Italie (1861) et l’Allemagne (1871), alors que d’autres se choisissaient des fêtes nationales à célébrer — les États-Unis (1870) et la France (1880), par exemple. La Confédération canadienne, créée en 1867 comme partie intégrante de l’Empire britannique, entrait assez mal dans le moule des États-nations; aussi plusieurs de ses partisans préféraient-ils la présenter comme une « communauté de communautés », où plusieurs « nationalités » pouvaient cohabiter et coopérer.
C’est à la table de ces « nationalités » canadiennes que Poirier propose ici que l’Acadie prenne place. Il rappelle que les Écossais, les Irlandais, les Canadiens français et les Anglais ont tous leur saint patron, dont l’anniversaire est célébré comme fête nationale. Rapporteur de la Commission qui se penche sur le choix de la fête, il a d’abord imaginé demeurer neutre, mais il finit par se prononcer : les Acadiens devraient choisir la Vierge Marie comme sainte patronne, afin que son Assomption au ciel devienne « l’emblème de notre réveil national ».

Titre du document : Discours de Pascal Poirier lors du débat sur le choix d’une fête nationale, Convention nationale acadienne de 1881, Memramcook, Nouveau-Brunswick, 4 p.
Date : 1881
Source : Conventions nationales des Acadiens. Recueil des travaux et délibérations des six conventions, Shédiac (N.-B.), Imprimerie du Moniteur acadien, 1907, p. 54-57, en ligne, Vocabularies of Identities / Vocabulaires identitaires.
Pour en savoir plus
En ligne
« La renaissance acadienne », Musée acadien de l’université de Moncton 2003, diffusé sur la page Youtube du Musée McCord Stewart.
« Pascal Poirier », CyberAcadie : l’Histoire acadienne, au bout des doigts.
Massicotte, Julien. « Poirier, Pascal », dans Dictionnaire biographique du Canada.
Ouvrages et articles
Andrew, Sheila M. The Development of Elites in Acadian New Brunswick, 1861–1881, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 1996.
Bourque, Denis, et Chantal Richard. Conventions nationales acadiennes, vol. 1, Moncton, Institut d’études acadiennes, 2014.
Mailhot, Raymond. « Quelques éléments d’histoire économique de la prise de conscience acadienne, 1850-1891 », Les Cahiers de la Société historique acadienne, vol. 7, no 2 (juin 1976), p. 49-74.
Poirier, Pascal. « Mémoires de Pascal Poirier », Les Cahiers de la Société historique acadienne, vol. 4, no 3 (octobre-décembre 1971), p. 91-135.
Richard, Camille-Antoine. « Le discours idéologique des Conventions nationales et les origines du nationalisme acadien », Les Cahiers de la Société historique acadienne, vol. 17, no 3 (juillet-septembre 1986), p. 73-87.
Stanley, Della. Au service de deux peuples : Pierre-Amand Landry, Moncton, Éditions d’Acadie, 1977.
Thériault, Joseph Yvon. « Naissance, déploiement et crise de l’idéologie nationale », dans L’identité à l’épreuve de la modernité. Écrits politiques sur l’Acadie et les francophonies canadiennes minoritaires, Moncton, Éditions d’Acadie, 1995, p. 219-244.


