Nous méritons une nouvelle représentation




Dans le régime politique canadien, la Chambre haute acquiert le statut de « valeur refuge » pour les francophones en situation minoritaire. Souvent marginalisés dans les luttes électorales, ceux-ci peuvent jouir d’une autre forme de représentation parlementaire grâce à la nomination d’un sénateur (ou, plus tard, d’une sénatrice).
Lorsqu’un poste se libère, le réseau associatif fait pression auprès du gouvernement fédéral pour obtenir une nomination. Cette stratégie fonctionne, puisque dès 1885 le Néo-Brunswickois Pascal Poirier est nommé au Sénat. La francophonie de l’Île-du-Prince-Édouard est elle aussi brièvement représentée au salon rouge par le conservateur Joseph-Octave Arsenault, entre 1895 et 1897. Au XXe siècle, les Acadiens de l’Île se mobilisent à de multiples reprises afin que l’un des leurs accède au Sénat.
Le dossier retient périodiquement l’attention des militants. En 1925, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal demande la nomination d’un Acadien de l’Île-du-Prince-Édouard. La campagne s’intensifie durant les années 1940. Les documents qui suivent témoignent du rôle pivot du Conseil de la Vie française en Amérique (CVFA) à cet égard. Le CVFA appuie la nomination de sénateurs francophones, puisque cet organisme fait la promotion du bilinguisme dans la fonction publique fédérale. Ses dirigeants coordonnent l’action des différents acteurs du réseau institutionnel et créent des liens entre les militants nationalistes et les journaux. Si Le Droit et Le Devoir font valoir des arguments démographiques, L’Action catholique critique pour sa part les politiciens qui tardent à accéder à la demande. Somme toute, une « belle campagne » selon les mots de L’Évangéline (cités dans Le Devoir, 2 juin 1945).
Ce qui est frappant, c’est de voir à quel point la campagne des années 1970 en faveur de la nomination d’un sénateur francophone de l’Île-du-Prince-Édouard est absente du radar des nationalistes québécois. Il faut dire que le CVFA a alors perdu de sa pertinence et que plusieurs sociétés nationales, comme les Sociétés Saint-Jean-Baptiste, ont réorienté leur militantisme vers la lutte souverainiste au Québec.
Finalement, la campagne des années 1940 et celle des années 1970 ne portent pas fruit. Mince consolation : le gouvernement King recommande la nomination de Joseph Bernard comme lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard au printemps 1945. Il faudra toutefois attendre 1999 pour qu’un autre Acadien de l’Île — Melvin Perry Poirier — soit nommé au Sénat.
Titres des documents : Lettre du secrétaire général à J. Henri Blanchard; Lettre de J. H. Blanchard; Lettre de J.-Edmond Arsenault, secrétaire général au Conseil de la vie française; Lettre du secrétaire au Premier Ministre
Dates : 11 avril 1941; 17 octobre 1941; 19 décembre 1974; 27 décembre 1974
Source : Archives de la Ville de Québec, Fonds Conseil de la vie française en Amérique, P52-9A-1576-06 ; …P52-9A-1576-07 .
Pour en savoir plus
Articles de journaux et ouvrages
« Un sénateur acadien pour l’Île du Prince-Édouard », Le Droit, 14 juin 1944, p. 3.
« Pas de sénateur acadien pour l’Île du Prince-Édouard », Le Devoir, 5 mai 1945, p. 6.
« Un lieutenant-gouverneur acadien pour l’Île », Le Devoir, 2 juin 1945, p. 6.
Arsenault, Georges. Les Acadiens de l’Île, 1720-1980, Moncton, Les Éditions d’Acadie, 1987.
Martel, Marcel. Le deuil d’un pays imaginé : rêves, lutte et déroute du Canada français. Les rapports entre le Québec et la francophonie canadienne (1867-1975), Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1997.


